Innocent Yapi : sa vision du conte
Les contes sont des êtres vivants
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Pour éviter les confusions, il m’apparaît fondamental de distinguer le conte de son art : le conte, de l’art de conter. Dans ma pratique artistique, l’art de conter est indissociable de la parole et du corps en mouvement dans l’espace.
C’est ce que j’ai nommé le Solo de Contes : un spectacle vivant qui situe l’Art de Conter à la confluence du savoir être du conteur traditionnel et du travail du comédien avec un corps en liberté se mouvant dans l’espace.
Venons en à présent aux contes, les vénérables, comme je les appelle affectueusement, car je considère, comme notre regretté Henri Gougaud (écrivain, poète, conteur et chanteur français et occitan), que les contes sont des êtres vivants. Ce sont des amis qui nous chuchotent leur sagesse à l’oreille. Mais comme nous le verrons plus loin, toutes les histoires ne sont pas des contes, et ils ont diverses fonctions, notamment sociales.
Les caractéristiques du conte
Né de l’imaginaire, le conte est un mensonge avoué, populaire, intemporel, appartenant à une communauté.L’origine modeste
Il est important de ne pas oublier l’origine populaire des contes pour comprendre la force de la liberté et de la sagesse de son imaginaire. Dans de nombreuses communautés, autour du feu, la parole appartenait à tout le monde, aussi bien au enfants qu’aux parents ou aux grands parents . C’était un lieu d’échange fraternel et de mixité car tout le monde avait la parole : enfants, femmes, hommes. En pays Attié, on dit alors d’un bon conteur qu’il est un bon menteur.
L’univers de tous les possibles
Le conte est le pays où tous les impossibles sont possibles. Il n’y a plus de limite sociale, physique, spatiale, éthique… La beauté la plus merveilleuse côtoie les horreurs les plus abjectes. Cette liberté d’imaginer est un univers qui ne connaît ni censure, ni modération. C’est le monde du rêve par excellence, un rêve volontaire, éveillé, à la fois individuel et collectif. Le conte véhicule ainsi la liberté de penser, de concevoir les choses du monde avec, en plus, la liberté de les dire ( pour celui qui conte) et de les entendre ( pour ceux qui écoutent). Le conte nous offre un espace de respiration au-delà des frontières du quotidien que nous connaissons, pour exister pleinement dans un espace d’intemporalité.
Le conte support de valeurs collectives
Les contes sont les fruits des communauté humaines où ils naissent. Ils sont marqués par les valeurs et les codes sociaux qui caractérisent ces sociétés. Dans la plupart des pays, avant l’apparition de l’écriture, la tradition orale a permi leur transmission de génération en génération. Les contes, par ce biais, sont des liens transgénérationnels participants à la stabilité et à l’harmonie entre les individus. Ils sont d’autant plus efficaces que, comme le disait Amadou Hampaté Bâ (écrivain et ethnologue malien, défenseur de la tradition orale) : « tous les personnages des contes ont leur correspondance en nous-même ; entrer dans un conte c’est un peu comme enter à l’intérieur de soi-même. Un conte est un miroir où chacun peut découvrir sa propre image. »
Le mensonge avoué
Quand on parle des contes, on dit souvent en Côte d’Ivoire « mensonge du soir ! ». D’autres régions du monde parlent de menteries. Le conte vient à nous en avouant sa nature, il ne se cache pas, il est honnête et franc. Il y a un accord tacite entre le conte, le conteur et le public : « je vais vous raconter une histoire qui n’est pas vraie », et le public qui n’est dupe – en dehors des enfants qui n’ont pas encore fait la distinction entre réalité et imaginaire – acquiesce, adhère volontairement à cette proposition de voyage au pays de l’imaginaire où tout devient possible.
L’intemporalité du conte
Chez les Attiés de Côte d’Ivoire, le conte peut s’ouvrir par plusieurs formules, parmi lesquelles : « a nan-nan leu (dans les temps anciens) », « leukeu ( un jour) », « leukeu leukeu là (un jour parmi les jours) »…. À l’image du célèbre « il était une fois », ces formules nous indiquent que le conte dont il est question vient des temps immémoriaux et donc, de très loin sur l’échelle de l’histoire de l’humanité. Mais depuis quand voyage-t-il ? Quelle est sa date de naissance ? Et puis d’ailleurs, qui sont ses géniteurs ? Nul ne peut le dire, on sait seulement que les contes viennent de la nuit des temps anciens. De leur âge découlent tout le respect qu’on leur doit mais aussi tout le mystère qui les entoure. Le mystère est d’autant plus troublant que la majorité d’entre eux recèlent des messages qui nous interpellent aujourd’hui encore avec une grande perspicacité. Peut-être est-ce parce qu’ils sont porteurs des valeurs des communautés humaines où elles prennent leur source.
Les fonctions du conte
Élément de distraction ; le conte n’en n’est pas moins un moyens d’instruction.Le conte comme distraction
Se distraire, passer un moment agréable ensemble en communion est une des fonctions essentielles du conte. Les veillées en pays attié sont très vivantes, le public n’hésite pas à interrompre le narrateur ou la narratrice avec des commentaire ou en introduisant une chanson dans son récit : c’est le sabai. Quelqu’un lance spontanément « sabai ! » et l’assistance répond aussitôt « sabai quai sai ! ». Alors, l’auteur du sabai entonne une chanson que tout le monde chante en cœur avec entrain. À la fin de la chanson, l’auteur du sabai lance à nouvau « sabai ! », le public répond à nouveau « sabai quai sai ! », alors seulement le narrateur (trice) peut continuer son récit. Dans ces soirées très vivantes et animées, les rires fusent de toutes part. Comme le dit Amadou Hampaté Bâ (écrivain et ethnologue malien, défenseur de la tradition orale) « un conte sans rire est un aliment qui manque de sel». En effet, le but du conteur est d’ intéresser ceux qui l’écoutent, et surtout de ne pas les ennuyer. Par conséquence, un conteur doit toujours être agréable à écouter, par sa qualité interprétation et par sa maîtrise de la parole. Toutefois, avec le conte, l’instruction n’est jamais loin de la distraction.
Le conte comme outil d’éducation et d’initiation
Tout en divertissant, le conte instruit. Il est le support de règles morales, sociales et traditionnelles dans la mesure où il révèle ce qui doit être ou ne pas être dans le comportement humain au sein de la famille ou de la communauté. Il est initiatique en illustrant les attitudes à imiter ou à rejeter, les pièges à discerner, et les étapes à franchir lorsqu’on est engagé dans la voie difficile de la conquête et de l’accomplissement de soi.
Découvrir les autres fonctions du conte !
Pour aller plus loin dans la découverte des fonctions du conte, pour les enfant notamment, vous pouvez consulter l’excellente étude que de la regrettée ethno linguiste Suzy Platiel à consacré aux Sana du Burkina Fasso et que je rapporte dans l’atelier des petits rats conteurs.
L’autre visage du conte
Le solo de contes est mon style de narration. Il m’a fallu plus de 15 ans de pratique du conte, notamment avec mon complice, l’artistique musicien Joro RAHARINJANAHARY, pour mettre en mots et théoriser cette pratique singulière de l’art du conte que je portais.
Le don de la parole en partage !
Enfant bavard et joyeux, j’avais dans le corps l’amour du foot et la passion de la parole. J’aimais écouter parler mes parents et les adultes. Plus tard, je voulais devenir médecin et philanthrope pour sauver des vies comme mon père.
La vie est bonne et plus intelligente que nous
Tout n’a pas commencé en Juillet 1997 lorsque j’avais enfin décidé d’accepter mon don et d’organiser mon premier spectacle de conte à Strasbourg. Ce parcours a été le fruit d’un long processus.
La compagnie du Touraco Vert
Créée en février 2024, la Compagnie du Touraco Vert soutient la création et la diffusion des solos de contes du conteur professionnel Innocent YAPI. Elle propose 25 spectacles, stages et ateliers à destination de tous publics : jeunes, scolaire, adultes.
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