Innocent Yapi : ma légende personnelle

Le don de la parole en partage

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La vie est bonne et plus intelligente que nous.

Amour du foot et passion pour la Parole dans le corps : les contes préparent le terrain

Ma mère me disait souvent que j’avais parlé très tôt et que j’étais un enfant bavard. Moi j’entends comme en écho autour de moi une expression qui tourbillonne : « et puis, et puis, et puis, et puis, et puis ! »…. Oui, ma mère avait sans doute raison, j’aimais parler !

Mais j’aimais surtout écouter mes parents parler : deux magnifiques orateurs. Papa avait la maîtrise du français de France et maman, la subtilité de la langue maternelle, l’Attié du Tchoya de Côte d’Ivoire.

Donc, enfant, j’aimais les écouter l’un et l’autre, et écouter les adultes qui parlaient. J’étais assis là, dans un coin, buvant leurs paroles comme un assoiffé de savoir et de sagesse. Écouter le français à l’ivoirienne était jubilatoire, et l’est toujours pour moi. C’est la parole que j’ai aimé en premier.

Enfant, je n’avais aucune idée de ce que je voulais faire de ma vie plus tard.

J’admirais mes parents, grands philanthropes qui s’occupaient de tout de monde : mon père, médecin, soignait gratuitement avec ses propres deniers tout ceux qui se présentaient à lui et ma mère nourrissait tous les malades de la maison. En basse saison, nous étions 25 personnes au minimum.

Alors, fort de cette admiration, je me dirigeais vers une formation de médecin pour sauver des vies comme mes parents. Comme eux, j’étais épris de justice et de solidarité, comme eux j’avais une conscience sociale et politique.

Je me souviens que sur les terrains de foot, étant parmi les plus talentueux, j’avais le privilège d’être capitaine et donc de choisir les joueurs de mon équipe.

En ce moment crucial, je prenais avec moi tous ceux dont les autres ne voulaient pas car je ne supportais pas qu’ils soient laissés de côté. Et je disais, on ne s’engueule pas, on se fait des passes… Notre solidarité nous apportais souvent des victoires. De joueur de champ, je suis devenu gardien de but et j’ai intégré vers l’âge de 16 ans l’équipe senior du quartier ; les « grands » m’appelait « petit gardien » !

Comme j’étais naturellement doué pour ce poste, ma mère, qui était elle aussi passionnée de foot, voulait que j’intègre une équipe de professionnelle.

Vers l’âge de 19 ans je fis des essais concluants au stade d’Abidjan mais je me déchirais les ligaments croisés au cours d’ une compétition de vacances dans mon village à Boudépé. Adieu le foot !

J’ai tout de même pu poursuivre tant bien que mal des compétitions à Strasbourg lors des tournois enflammés entre ressortissants des pays Africains au mythique stage du Polygone. Et puis il y a eu trois saisons amateurs mémorables avec le Dynamic Club africain de Strasbourg.

Mais revenons un instant à Abidjan car je suis pas encore partie.

J’entrevois le Don de la Parole, mais les contes préparent l’exil

Me voici au très célèbre lycée classique d’Abidjan, en classe de première.

A la suite d’un exposé que nous avions fait en groupe, je terminais mon propos lorsque la cloche de midi sonna. Les élèves ne bougèrent pas, se tournèrent vers le professeurs et lui demandèrent d’une seule voix : « monsieur, vous lui donnez combien ? ». Surpris et acculé, le prof donna la note maximum. Une clameur de victoire jaillit dans la classe comme un éclair qui déchire le ciel d’une nuit d’orage. La victoire était commune comme si nous avions tous gagné ensemble une compétition. Les cris d’allégresse retentissaient encore dans la cour, tandis que que mes camarades de classe regagnaient leurs bus scolaires.

Resté seul dans la classe vide, je pris dès ce moment-là conscience qu’il y avait quelque chose qui touchait plus que les cœurs dans ma parole. Quelque chose qui unissait, qui transcendait et qui procurait de la joie.

Plus tard, j’allais comprendre que mon corps y participait aussi…

1986, deux dans après le bac, n’ayant pas eu de place à l’université d’Abidjan, me voici à contrecœur à la faculté de médecine de Strasbourg, moi qui rêvait du statut privilégié des étudiants Ivoiriens à Abidjan, qui rime avec bourse, chambre universitaire, ambiance sur le campus… me voici dans les rigueurs des hivers glacés de la plaine d’Alsace. J’y suis très bien accueillis par le professeur BURGHARD et sa femme.

Échec, succès, engagement et bouillonnement artistique sur le campus de Strasbourg : les contes lancent le décompte

Mais la fac de médecine s’avère beaucoup trop sélective pour moi et l’échelle est trop haute.

Je me réoriente sur les conseils de mon ami BAYEMI Pierre Paul, en administration économique et sociale mention administration des petites entreprises à la faculté de droit de Strasbourg (AES).

Ce n’est pas mieux. Après après plusieurs échecs je me hisse en maîtrise puis je triomphe enfin du concours d’entrée en MSTCF (Maîtrise de Sciences et Techniques Comptable et Financières).

Me voici sur la voix royale de l’expertise comptable. Enfin une belle perspective de réussite sociale pour revenir aux pays triomphant avec la fierté des parents en plus ! C’est magnifique et c’est le soulagement.

Tirant les leçons de mes échecs, je veux aider les autres étudiants africains, ceux de première année, à réussir là ou j’avais eu moi aussi tellement de mal à m’en sortir. Ainsi donc, dès ma seconde année d’AES, je commence à leur donner gratuitement des cours de soutien en comptabilité.

Deux ans plus tard, à l’initiative de mon ami BAYEMI Pierre-Paul, le dispositif ainsi créé est étendu à l’ensemble des facultés de Strasbourg. Les facultés de droit et de science économique mettent à disposition de l’association des étudiants de Strasbourg plusieurs salles de travail pour tous ceux qui le souhaitent les samedis. Les étudiants africains de licence, maîtrise et doctorat qui le souhaitent, recrutés par mes soins, donnent les cours nécessaires.

Dans cette effervescence, il y a les activités culturelles. Les semaines culturelles africaines du campus durant lesquelles je déclame des poèmes d’auteurs africains.
Vient alors l’organisation de la pièce « le lion et la perle » de Wollé Soyinka. J’y joue avec panache le rôle de Lakounlé.

La pièce triomphe une semaine durant à l’agora Saint- Nicolas de Strasbourg. Le public me demande si je suis comédien de formation, si je viens du conservatoire. Je réponds que non,alors on me conseil d’y aller car j’aurais d’après eux un potentiel énorme… Je balaye le conseil d’un revers de main, car devenir artiste n’est ni dans mes plans, ni dans ceux de ma famille.

Le quiproquo ou la ruse des contes pour induire l’acceptation de mon Don

Et puis un jour, mon complice BAYEMI Pierre-Paul, m’annonce qu’on cherche un poète pour la fête de fin d’année de la fédération départementale des MJC du Bas-Rhin. J’accepte volontiers.

Le jour de la représentation, nous voici dans la voiture pour aller à Hoert avec Pierre-Paul et l’organisateur. Il se tourne vers moi enchanté et me dit : « alors c’est toi le conteur ? »

Entonnement et stupeur de ma part. « Non ; Non, moi je viens vous lire des poèmes ».

Surprise et inquiétude de l’organisateur : « comment cela on avait demandé un conteur ! » Embarras de Pierre-Paul : « enfin contes, poèmes… » Réponse outrée de Yapi : « non, non, ce n’est pas pareil, si tu m’avais dit conteur, je ne serais pas venu. Je ne suis pas conteur, je déclame des poèmes ! »

Explication de texte à l’arrivée à Heort : c’est la fête de fin d’année de la fédé des MJC, toute les MJC sont présentes, il y a 300 personnes qui attendent un spectacle de clôture de la journée. On me montre l’affiche qui présente un spectacle de conte. On palabre. J’accepte finalement de raconter des contes en précisant bien que je ne suis pas conteur mais étudiant en comptabilité et en droit.

La soirée est une joie pour le public, un bouleversement et une révélation pour moi. Toute la nuit je n’en dors pas, tentant de comprendre les sentiments et les émotions qui se bousculent en moi.

Les jours suivants, les MJC souhaitent me programmer, et téléphonent à Pierre-Paul. Mais malgré les cachets alléchants, je refuse toutes les propositions, car je ne suis pas artiste et cela ne m’intéresse pas.

Le temps passe, les contes ne lâchent rien : un beau jour, une femme me téléphone. Elle insiste pour me programmer dans sa ferme auberge pour une soirée conte et repas car dit-elle, « j’ai entendu parler de votre spectacle de la fête des MJC par un ami artiste qui m’en a dit grand bien et je veux que vous veniez chez moi ». Je refuse poliment, elle insiste et ne lâche pas l’affaire. Je finis pas accepter sa proposition.

« Quand dieu t’a donné un don, c’est pour le partager avec les autres, pas pour le garder pour toi »

Me voici dans la ferme auberge de Michèle STEINMETZ quelques mois plus tard. Le spectacle ce conclut par une standing ovation. Je suis renversé émotionnellement. Après le départ du public, dans les causeries de la nuit, Michèle me dit ceci : « tu vois comme les gens ont aimé ce que tu as fait ? Tu as un talent. Quand dieu t’a donné un don, c’est pour le partager avec les autres, pas pour le garder pour toi. »

Cette idée du partage me transcende l’esprit et m’illumine le cœur, c’est la vérité de ma vie, c’est la vérité de vie de mes parents, celle de la famille depuis plusieurs générations ! C’est aussi ce que je fais sur le campus depuis de nombreuses années.

Je réalise à cet instant précis que je suis un enfant du partage et c’est cela qui m’anime dans mon être profond.

J’accepte le don de la Parole ce soir-là, je dis oui aux contes et aux ancêtres.

Des comptes aux contes ; les portes s’ouvrent naturellement pour un démarrage en fanfare  !

Me voici parti pour organiser mon premier spectacle de contes à Strasbourg.

Sur les conseils d’amis, et ignorant de mon audace, je me présente aux Reflets DNA (Dernières Nouvelles d’Alsace), pour annoncer mon spectacle dans le journal. Le directeur me reçoit, lit mon annonce et me dit d’un air condescendent : « ah conte, et qu’est-ce qui te dit que ça va marcher ? ». Je me sens piqué au vif, je me redresse sur ma chaise et lui dit haut, fort et avec conviction : « bien sûr que ça va marcher, je ne sais pas ce qu’il y a sur la route du conte, mais pour moi ça va marcher ! » Il me répond, « petit tu m’intéresses, rentre chez, laisse moi ton numéro de téléphone, je t’envoie un reporter pour te faire un article ».

Une semaine plus tard, un jeune stagiaire, Jeremy Décoopmann me faisait un article pleine page…. qui paraît en page région, dans toute l’ALSACE.

Le spectacle est un succès, devant un public d’environs 200 personnes.

A la suite de cela, encore sur les conseils d’amis, je contacte Narcisse OKON qui tenait le bar jazz Le Griot à Strasbourg. J’y joue pendant presque trois ans, d’abord seul puis successivement avec l’ancien DAHO Fabrice de l’association Afrique étoile, et ensuite avec Joro RAHARINJANAHRY.

Avec Joro c’est le coup de foudre artistique. Notre complicité est telles que nous nous lançons dans l’exploration d’un style de narration tout à fait singulier pour les années 90-2000 mêlant conte, musique, chant et danse. Notre complicité durera 13 ans et aboutira à la théorisation du Solo de contes des années plus tard.

 

 

En attendant, au bar Jazz le griot, le public nous remarque, répond à l’appel et à peine un ans plus tard, nous sommes programmés sur notre premier festival à Strasbourg pour une représentation à la bibliothèque Olympe de Gouge.

J’y fais la rencontre de la Conteuse Marie-France MARBACH, directrice artistique de l’association Antipodes. Elle accepte de devenir ma marraine. Comme je lui fait part de ma recherche de stage de formation pour moi, elle me demande de venir former ses stagiaires en Bourgogne. Quoi ? non ; je cherche une formation pour moi. Tu viendras former mes stagiaires en Bourgogne, tu leurs apprendras ce que tu fais, le conte en mouvement dans l’espace. Ah ok, c’est ce que je fais alors ! Allons-y donc.

L’année suivante, me voici en Bourgogne avec Marie-france qui m’apprend à accompagner les conteurs dans les stages. Avec Georges JOURDAIN, président d’Antipodes, elle m’ouvre les portes de festivals nationaux et internationaux, à peine deux ans après mes débuts de conteur professionnel.

MES SAGES DE VIE : LES PASSEUR D’AMES
Emmission Radio de Richard FEDERMANN – Journaliste Nomade
Avec Henri GOUGAUD et Innocent YAPI

Le fruit n’est pas tombé pas loin de l’arbre…

Ah oui, c’est vrai qu’entre temps, après un an de tergiversations, j’ai arrêté totalement mes études d’expertise comptable de la filière MSTCF pour embrasser la voix artistique de conteur professionnel.

Mes parents ont eu une réaction formidable : « si c’est comme ça, on va aller te chercher des contes au village ». S’en suivirent deux séries de collecte de contes et bon nombres de contes racontés par eux-mêmes.

Pendant de temps là, la plupart des mes amis me traitaient de fou. « Comment peux-tu abandonner des études prestigieuses pour devenir conteur, un métier qu’on ne connaît même pas ? C’est inconscient et irresponsable ! »

Après les animations de stages avec Marie-France Marbach, j’ouvre avec Hélène VACCA de la bibliothèque de l’espace 110 à ILLZACH un stage de conte d’une semaine une fois par ans qui explore l’art du conte, durant 8 ans.

Quelques années plus tard, à la création de association Terrresdecontes, je crée l’Espace Conte pour retrouver une parole de proximité comme je l’aime. Puis la création de ma nouvelle association, la Compagnie du Touraco Vert en 2024, ce sont les soirées TCHOYA qui prennent le relais, à Colmar une fois par mois avec mes amis conteurs et musiciens me soutiennant dans cette démarche.

Tout n’a pas été rose dans ce parcours, j’ai été dans ma période étudiante sans papier pendant 5 ans. J’ai pu être régularisé avec la soutien de la CIMADE et surtout grâce à ma marraine républicaine Edith WENGER ainsi que celui de Ouendeno MORIBA pour qui je faisais des extra de vente de produits exotiques en super marché.

Depuis, je chemine avec bonheur dans mon art, épaulé par la fidélité de mes amis, de ma famille et du public alsacien qui est de par sa vie culturelle l’un des plus exigent de France.

Je remercie du fond du cœur mes parents pour le don de la Parole que je partage avec joie, merci également à tous ceux que les contes ont envoyé me chercher pour les servir avec sagesse, merci à la vie pour sa bienveillance.

Je vous souhaite de trouver vous aussi le champ où votre talent saura éclore, votre essence de vie et de la partager autour de vous.

 

Innocent Yapi
Artiste-conteur et formateur

L’autre visage du conte

Le solo de contes est mon style de narration. Il m’a fallu plus de 15 ans de pratique du conte, notamment avec mon complice, l’artistique musicien Joro RAHARINJANAHARY, pour mettre en mots et théoriser cette pratique singulière de l’art du conte que je portais.

Les contes sont des êtres vivants

Vivants parmis les vivants, les contes sont des ancêtres aimants qui nous chuchotent leur sagesse l’oreille. Parole avant tout populaire et mensonge d’un soir, Ils sont entourés du mystère de leur origine : la nuit des temps anciens, comme on se plaît à le dire.

La vie est bonne et plus intelligente que nous

Tout n’a pas commencé en Juillet 1997 lorsque j’avais enfin décidé d’accepter mon don et d’organiser mon premier spectacle de conte à Strasbourg. Ce parcours a été le fruit d’un long processus.

La compagnie du Touraco Vert

Créée en février 2024, la Compagnie du Touraco Vert soutient la création et la diffusion des solos de contes du conteur professionnel Innocent YAPI. Elle propose 25 spectacles, stages et ateliers à destination de tous publics : jeunes, scolaire, adultes.

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